Des élèves qui se fondent dans le décor, qui suivent chaque consigne sans bruit, qui font exactement ce que l’on attend d’eux. Sur le papier, ils semblent incarner l’élève rêvé. Pourtant, ce calme apparent peut cacher une zone d’ombre que l’école préfère ignorer.
Dans chaque classe, il y a ces élèves dont on peine à saisir la réalité. Ils remplissent leur rôle avec minutie, se montrent discrets, repartent sans vague. Lors des réunions parents-professeurs, il n’y a rien à signaler. Tout roule, les objectifs sont atteints, le programme avance. Mais au fond, que connaît-on vraiment d’eux ? Que reste-t-il de la relation humaine derrière cette façade lisse ?
On peut tenir des discussions polies avec ces élèves. Ils évoquent leur scolarité, décrivent leurs progrès, les parents repartent rassurés. Pourtant, il y a ce malaise diffus, cette impression de passer à côté d’une dimension essentielle.
J’ai souvent été troublé par ces élèves dont je ne pouvais rien dire de personnel, rien de vrai sur leur parcours, leur quotidien à l’école. Pour ne plus laisser filer ces moments, j’ai pris l’habitude de dresser chaque jour la liste de mes élèves, de prononcer chaque nom à voix haute, de m’obliger à raconter pour chacun une anecdote concrète sur son apprentissage ou sa vie en classe. Lorsque je séchais, c’était le signal d’une distance à combler. Cela m’a appris à regarder autrement, à me rapprocher, à me rappeler que la qualité du lien ne dépend pas que de l’élève, mais aussi de moi.
Laisser les élèves exister pour ce qu’ils sont, c’est aussi accepter qu’ils n’aient pas tous la même place, la même voix. Certains sont naturellement effacés, d’autres prennent la parole sans effort. Pourtant, l’organisation de la classe récompense souvent ceux qui savent se faire oublier. Le silence devient alors une sorte de règle tacite : il faut se taire pour ne pas attirer l’attention. Et quand l’élève s’efface, la responsabilité ne disparaît pas, elle retombe sur l’enseignant.
Il y a quelque chose de vertigineux à entendre, lors d’un bilan scolaire, qu’un élève devrait davantage s’affirmer alors qu’on ne lui a jamais ouvert l’espace pour le faire. Demander à un enfant de « participer plus » revient à lui confier une tâche qui ressemble à une ascension impossible. On devrait avant tout s’interroger collectivement : comment demander à un élève de s’exprimer s’il n’a jamais senti qu’il en avait le droit ? Pourquoi attendre de lui qu’il change, alors que tout autour de lui reste figé ? Jusqu’où peut-on reporter la charge sur ses épaules ?
En y repensant, je me dis que si le silence s’impose dans un dîner, il pèse d’un poids difficile à briser seul. Il faut une main tendue, un regard attentif, quelqu’un qui pose des questions sincères, qui se montre prêt à écouter, vraiment. Offrir ce climat, cette disponibilité, c’est la condition pour permettre à la parole de surgir. Les élèves réservés ont parfaitement le droit de choisir le silence. Mais si ce mutisme est le résultat d’une adaptation forcée, d’une disparition progressive, alors il y a lieu de s’inquiéter.
J’ai appris à me raconter chaque jour des histoires sur mes élèves, pour ne jamais oublier que c’est à moi d’agir, d’adapter, de tolérer, de créer des occasions de transformation sans attendre que tout vienne d’eux. La charge du développement ne repose pas sur leurs seules épaules.
Lgr 11 précise que l’enseignant a la responsabilité de garantir à chaque élève, fille ou garçon, le même pouvoir d’agir, la même part dans les échanges et dans l’espace de la classe (Lgr 11, p. 15).
Ce principe concerne le métier d’enseignant : il n’est pas question d’exiger d’un élève qu’il prenne la parole ou s’impose d’un claquement de doigts. C’est à travers les choix pédagogiques, l’aménagement du temps et la diversité des situations que l’on peut espérer voir chacun trouver sa place, exercer une influence, développer son autonomie.
On retrouve cette idée dans Lgr 11 : « Le travail de l’école est de permettre à chaque élève de trouver sa particularité unique et de pouvoir ainsi participer à la vie communautaire en donnant le meilleur d’eux-mêmes en matière de liberté responsable » (Lgr 11, p. 7).
Si l’un de nos élèves se mure dans le silence, la priorité devrait être de repenser l’organisation collective, d’élargir les occasions de prise de parole, de valoriser l’écoute, de reconnaître les contributions discrètes. C’est dans ces ajustements que se joue la possibilité d’une parole partagée.
Dans une classe, il appartient à l’enseignant de donner à chacun la possibilité de s’exprimer, d’exister au sein du groupe, de faire entendre sa voix différemment. Cette dynamique, elle mérite d’être abordée aussi frontalement que le contenu des leçons.
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