Un flux discret mais continu d’élèves se dirige vers les écoles privées et communautaires, à la recherche d’un environnement jugé plus sûr, plus stimulant, ou simplement mieux adapté à leurs attentes. Cette dynamique s’accentue surtout dans les quartiers où la précarité pèse, où les familles cherchent à offrir à leurs enfants une échappée vers un avenir meilleur. Les chiffres sont sans appel : les enfants dont les parents affichent un niveau d’études élevé quittent plus souvent l’école publique pour intégrer des établissements privés. Cette réalité, analysée de près par Helena Holmlund, professeure agrégée d’économie à l’IFAU, met en lumière une mécanique implacable. Dès lors que le choix scolaire et la réforme de l’école gratuite s’entremêlent, la ségrégation ne fait que s’accroître.
La ségrégation scolaire a augmenté
Les analystes de l’IFAU se sont penchés sur la trajectoire des élèves suédois : qui fréquente l’école gratuite, qui reste dans le giron municipal, et pourquoi ? Entre 1988 et 2009, ils ont croisé les adresses de tous les élèves de neuvième année avec le type d’établissement fréquenté. L’exercice n’avait rien d’anodin : il s’agissait de saisir ce qui se serait produit si le libre choix de l’école n’avait pas existé.
La tendance ne s’est pas inversée. Au contraire : entre 2010 et 2016, la ségrégation scolaire a poursuivi sa progression, comme le confirme le bilan de Skolverket. Les familles dotées de ressources, argent, diplômes, réseaux, exploitent le système à leur avantage. Elles savent où inscrire leurs enfants, sont prêtes à parcourir des kilomètres, à déménager même, pour garantir la meilleure place à leur progéniture. Les études de l’IFAU et le travail d’Anna Ambrose à l’Université de Stockholm racontent la même histoire : le marché scolaire, en théorie ouvert à tous, profite largement aux familles déjà favorisées.
Anna Ambrose, qui a mené des entretiens dans trois écoles de la périphérie de Stockholm en 2012 et 2013, résume en une phrase le cœur du problème : « Ce sont les familles riches en ressources qui choisissent. »
L’adresse de l’établissement devient le critère décisif pour les familles qui font un choix réfléchi. Les écoles situées dans les quartiers populaires, où la part d’élèves issus de milieux moins favorisés ou de l’immigration est forte, restent à l’écart de ce flux de sélection. Ce sont elles qui se retrouvent en marge, exclues du jeu de la concurrence.
Le bon type d’élèves a le bon type de parents
L’étude met en avant un constat partagé par de nombreux parents ayant opté pour une démarche active : ils souhaitent que leurs enfants côtoient le « bon type d’élèves ». Derrière cette formule, une réalité plus crue : ce sont les élèves dont les parents sont diplômés de l’enseignement supérieur qui sont recherchés. Anna Ambrose détaille : « Le bon type de parents, ce sont ceux qui ont étudié longtemps. »
Dans l’une des écoles observées, installée au cœur d’une zone défavorisée où beaucoup d’habitants ont des racines étrangères, la majorité des élèves sont pourtant nés en Suède. Mais la localisation de l’école agit comme un repoussoir. Sa réputation, entachée par des préjugés sur le quartier, suffit à détourner de potentiels candidats, même quand les élèves s’y épanouissent. Dans ce contexte, une école comme celle-ci n’a guère de marge de manœuvre pour s’imposer, prise au piège d’une logique de marché qui la pénalise avant même d’avoir pu montrer sa valeur.
La rumeur pèse lourd dans le choix de l’école
À l’opposé, l’école qui attire le plus d’élèves, celle où la liste d’attente s’allonge, se trouve dans un quartier où les habitants sont majoritairement diplômés. Dès la maternelle, la réputation de cette école se transmet : discipline, ambiance sereine, bons résultats. Le bouche-à-oreille fait le reste. Anna Ambrose souligne le poids de la rumeur dans ce processus de sélection. Les familles bien informées utilisent le libre choix de l’école pour renforcer leur avance, tandis que les autres restent à la traîne.
En parallèle, la ségrégation résidentielle verrouille le système. Les écoles situées dans les centres-villes ou les quartiers aisés de Stockholm restent largement inaccessibles aux enfants venus d’ailleurs, car le principe de proximité s’applique. Les élèves les mieux dotés, socialement et scolairement, s’y retrouvent entre eux, à l’écart du reste.
Les écoles sélectionnent aussi leurs élèves
Anna Ambrose a relevé un autre phénomène lors de ses recherches : malgré la réglementation, les écoles elles-mêmes peuvent filtrer les élèves. Il arrive que certains enfants soient écartés parce qu’ils présentent des besoins particuliers, requièrent un accompagnement supplémentaire, ou sont identifiés comme potentiellement « difficiles ».
Un cas précis illustre cette dérive : dans une école, le directeur montre une liste d’attente. Un élève, habitant tout près, devrait logiquement être prioritaire. Pourtant, il ne sera pas admis, car son comportement a mauvaise réputation. Dans l’école la plus demandée, les parents évoquent des manipulations dans le système d’attribution des places, tant certains enfants semblent bénéficier de passe-droits.
Ce sont là les effets directs d’un système où chaque élève représente un budget. Anna Ambrose le rappelle : l’argent guide les décisions, et les chefs d’établissement, tout en affichant une volonté de respecter l’équité, doivent tenir compte des contraintes financières. Les élèves jugés trop « coûteux » se voient parfois refuser la porte d’entrée.
Cependant, la ségrégation scolaire puise sa racine la plus profonde dans la ségrégation résidentielle. Les études menées par Anna Ambrose et Helena Holmlund convergent : depuis le milieu des années 1990, les différences de composition sociale entre les quartiers se sont creusées, et ce phénomène se répercute dans les écoles. Ce facteur pèse bien plus que les autres dans l’aggravation de la ségrégation scolaire.
Certains espéraient que le libre choix de l’école permettrait de casser cette logique de relégation. Mais en pratique, c’est l’inverse qui se produit. Le libre choix, loin de réduire les écarts, tend à les renforcer, car seuls les élèves les plus favorisés profitent réellement de cette ouverture. Helena Holmlund l’affirme sans détour : « Ce mécanisme, censé réduire la ségrégation, aboutit finalement à la renforcer. »
Qu’est-ce que la ségrégation ?
En Suède, la ségrégation scolaire se lit dans la répartition des élèves selon leurs résultats et leur origine sociale. Certains établissements regroupent une majorité d’élèves avec de bonnes notes, d’autres concentrent ceux qui rencontrent plus de difficultés. Ce découpage reflète d’abord la situation socio-économique des familles. Les enfants issus de l’immigration se retrouvent surreprésentés dans certains établissements, tandis que les élèves d’origine suédoise dominent ailleurs. Cette polarisation ne correspond pas à la diversité réelle de la population, constate Helena Holmlund.
L’argent scolaire et la réforme de l’école gratuite
Deux réformes, introduites en 1992, ont transformé le paysage éducatif suédois : le « School Peng » (argent scolaire) et la réforme de l’école gratuite. La première permet à des acteurs autres que l’État ou la municipalité de créer des établissements, dans l’idée d’apporter plus de diversité et de soumettre l’école à l’exigence d’un service orienté vers les familles.
Parallèlement, l’argent scolaire consiste en une dotation versée par la municipalité d’origine pour chaque élève inscrit. Ce montant, une base à laquelle s’ajoute un supplément pour les enfants nécessitant un soutien particulier, suit l’élève même en cas de changement d’établissement. Ce système, pensé pour stimuler la concurrence, façonne aujourd’hui le quotidien des écoles suédoises.
Face à la salle de classe, la promesse d’égalité se heurte à la réalité du marché. Quartiers séparés, écoles triées sur le volet, familles qui jouent la carte de la mobilité… Derrière la façade du libre choix, l’école suédoise tend à reproduire, voire accentuer, les fractures de la société. À force de sélectionner, d’exclure ou de filtrer, l’école finit-elle par oublier sa mission première : ouvrir les portes, pour tous, sur un avenir commun ?




